Faux témoignages : dix minutes pour vérifier un éditeur d’IA
Cinq dirigeants cités sur la page d’accueil d’un éditeur de logiciel, avec photo, poste et nom d’entreprise. Aucun des cinq n’existe.
L’affaire commence par un message commercial banal. Un éditeur français nous écrit, dit avoir lu nos comparatifs d’outils, et propose un partenariat rémunéré pour que son produit y figure. La demande revient régulièrement et notre réponse ne varie pas, mais avant de la formuler il restait à savoir à qui on avait affaire. Dix minutes plus tard, sa vitrine s’était effondrée toute seule : cinq faux témoignages alignés sous une rubrique qui promettait des clients. Le cas n’a rien d’exceptionnel et c’est précisément ce qui le rend utile : la poignée de vérifications qui l’a fait tomber répond aussi à une question nettement plus sérieuse quand il s’agit d’installer un outil dans une organisation, un travail devenu un métier à part entière.
Cinq dirigeants, cinq entreprises, personne au bout du fil
La page d’accueil affiche une section « Témoignages » classique. Trois cartes, un visage rond dans chacune, une citation élogieuse, un nom, un poste, une entreprise. Les entreprises citées sont des réussites françaises que tout le monde reconnaît : une plateforme de mise en relation avec des indépendants, un acteur de la mobilité, une néobanque, deux références de la santé et de l’assurance.
Le premier réflexe coûte quinze secondes. On copie le nom du témoin, son poste et son employeur dans un moteur de recherche. Un responsable produit ou une directrice des opérations dans une entreprise de cette taille laisse des traces partout : un profil professionnel, des interventions en conférence, parfois un article de presse. Sur les cinq, aucun ne renvoie quoi que ce soit. Ni profil, ni mention, ni homonyme plausible dans le bon secteur.
Le second réflexe est plus intéressant. Au lieu de chercher la personne, on cherche le poste. Et là, deux des cinq fonctions apparaissent immédiatement, occupées par quelqu’un d’autre, avec nom et visage publics. Le témoignage n’est donc pas introuvable, il est faux.
Ce n’est pas un gabarit oublié, c’est un travail
Cette conclusion mérite un peu de prudence, parce qu’il existe une explication innocente. Les éditeurs de sites vendent des modèles pré-remplis de faux avis, et beaucoup d’équipes pressées oublient d’en remplacer un ou deux avant la mise en ligne. Cinq indices écartent cette hypothèse ici.
La même page héberge deux séries de témoignages distinctes, pas une seule. La première convoque des géants internationaux, la seconde des champions français. Un modèle oublié laisse un jeu de noms génériques, pas deux séries calibrées pour deux marchés.
La seconde série est choisie, pas subie : ce sont exactement les cinq références qu’un vendeur français citerait à un prospect français pour le rassurer.
Les citations sont écrites poste par poste. La responsable de l’expérience client parle de la qualité des réponses au support, le directeur de cabinet parle de communication interne. Quelqu’un s’est assis et les a rédigées une par une.
Les photos ont été rassemblées à la main. Elles sont hébergées sur le serveur de l’éditeur sous des noms de fichiers en prénoms, sophie.jpg, thomas.jpg. Sauf une, restée sous son nom d’origine, profile pic.jpg, le fichier qu’on récupère quand on prend un visage ailleurs sans le renommer.
Enfin, la même entreprise apparaît dans les deux séries avec deux faux salariés différents. Inventer deux fois un collaborateur à la même société ne relève plus de la distraction.
Dix minutes, cinq gestes, aucun outil payant
Rien de ce qui précède ne demande de compétence particulière ni d’abonnement. La séquence tient en cinq gestes, dans cet ordre, et fonctionne sur n’importe quel site d’éditeur.
Vérifier un éditeur de logiciel en cinq gestes
Chercher la personne, pas l'entreprise
Copier le nom du témoin, son poste et son employeur dans un moteur de recherche. Un responsable de ce niveau laisse des traces : profil professionnel, conférences, presse. Le vide complet est déjà un signal.
Chercher ensuite le poste seul
Interroger la fonction et l’entreprise, sans le nom. Si quelqu’un d’autre occupe visiblement le poste, le témoignage n’est pas introuvable : il est faux.
Ouvrir les photos dans un onglet
Un vrai client fournit son portrait, souvent nommé proprement. Un faux client reçoit un visage trouvé ailleurs. Un fichier reste fréquemment sous son nom d’origine et trahit l’opération.
Compter les séries de témoignages
Une page qui aligne deux séries distinctes, une internationale et une locale, n’a pas oublié de remplir un modèle. Elle a fabriqué deux fois, pour deux publics.
Consulter le registre du commerce
L’annuaire des entreprises donne gratuitement la date de création, le capital social, la forme juridique et les dirigeants. Trois secondes, et l’information est officielle.
Le cinquième geste est celui qu’on saute presque toujours, et c’est le plus rentable. En France, l’annuaire des entreprises publie gratuitement l’état civil de toute société immatriculée : numéro d’identification, date de création, forme juridique, capital social, dirigeants, activité déclarée. Trois secondes de recherche sur le nom commercial suffisent, et l’information est officielle.
Reste que ces dix minutes ne sont presque jamais prises. Pas parce qu’elles seraient difficiles, mais parce qu’on n’y pense pas : une page de témoignages ne déclenche aucune méfiance, c’est très exactement sa fonction. La scène ordinaire est d’ailleurs plus banale que la nôtre. On vous parle d’un outil, vous ouvrez le site, vous parcourez la promesse, deux captures d’écran et la grille tarifaire, et votre opinion se forme en trois minutes sur une page entièrement écrite pour vous convaincre.
Ce qui a rendu la vérification immédiate dans notre cas n’est donc pas la méthode, c’est de l’avoir confiée à une machine. Et tant qu’à déléguer, autant ne pas s’arrêter aux témoignages : les faux clients ne sont qu’un signal parmi d’autres, et un assistant qui consulte réellement le web les couvre tous dans le même passage. Voici la demande complète, à coller telle quelle.
Voici le site d'un éditeur de logiciel : [URL]
J'envisage de l'utiliser dans mon entreprise. Vérifie sa crédibilité.
Pour chaque point, dis-moi ce que tu as trouvé et où.
1. IDENTITÉ. Quelle société édite ce produit ? Raison sociale, pays,
date de création, capital, dirigeants. Cite le registre officiel.
2. CLIENTS AFFICHÉS. Relève les témoignages et les logos. Pour chacun,
la personne existe-t-elle à ce poste, et trouve-t-on une trace
publique que cette entreprise utilise le produit ?
3. CHIFFRES. Relève les chiffres avancés (utilisateurs, temps gagné,
précision). Lesquels sont sourcés, lesquels sont invérifiables ?
4. TRACES EXTÉRIEURES. Que trouve-t-on sur ce produit ailleurs que sur
son propre site : presse, financement, avis sur des plateformes
indépendantes, discussions d'utilisateurs, fiche d'application ?
5. DONNÉES. Que disent vraiment les conditions d'utilisation et la
politique de confidentialité : hébergement, sous-traitants, durée de
conservation, utilisation de mes contenus pour entraîner des modèles ?
6. ANCIENNETÉ. Depuis quand le nom de domaine existe-t-il ? Est-ce
cohérent avec l'ancienneté que le site revendique ?
7. CONTACT. Mentions légales, adresse postale, moyen de joindre
quelqu'un autrement qu'un formulaire : présents ou absents ?
Ne conclus pas à ma place. Donne les éléments et leurs sources, et dis
explicitement ce que tu n'as pas pu vérifier.Dans ce qui revient, deux rubriques pèsent plus lourd que les autres. Ce que les conditions disent de vos contenus, d’abord, parce que c’est le seul engagement opposable de toute la page. Les traces extérieures ensuite : un produit dont personne ne parle nulle part ailleurs que chez lui n’est pas forcément mauvais, mais vous serez le premier à l’apprendre à vos dépens.
Deux précautions avant de s’y fier. L’assistant doit vraiment consulter le web au moment où vous l’interrogez, sans quoi il répondra de mémoire et inventera des profils plausibles. Et la dernière ligne compte autant que les sept points : exiger des pièces plutôt qu’un verdict transforme une réponse invérifiable en une liste de liens qu’on ouvre en trente secondes. Un assistant se trompe. Un lien, non. Vérifier un fournisseur à la main ne passe pas l’échelle d’une organisation qui teste quinze outils par trimestre. Le faire faire, si.
Le registre raconte ce que la page d’accueil tait
Dans notre cas, le registre a été plus éloquent que les faux témoignages. La société existe bel et bien, immatriculée au registre du commerce de Paris. Elle a sept mois. Son capital social s’élève à 1 000 euros. Son produit a été publié il y a trois mois. Le président est la personne qui nous a écrit.
Rien de tout cela n’est disqualifiant. Toutes les entreprises commencent quelque part, et l’âge d’une société ne dit rien de la qualité de son logiciel. Mais ces trois lignes changent la nature de la décision qu’on s’apprête à prendre. Un outil de ce type voit passer tout ce que ses utilisateurs écrivent : messages, courriers, notes de réunion, brouillons de contrats. La question n’est pas de savoir si l’abonnement mensuel est rentable, elle est de savoir ce qu’il advient de ce flux si la société ferme dans dix-huit mois, se fait racheter, ou change unilatéralement ses conditions. C’est la même mécanique que celle qui rend une dépendance à un fournisseur d’IA coûteuse à défaire, et elle se règle avant la signature, pas après.
La vérification du registre ne remplace évidemment pas une lecture des conditions d’utilisation ni un examen de ce que l’éditeur fait des données, sujet sur lequel confier ses accès à un tiers mérite mieux qu’une confiance de principe. Elle donne simplement, en trois secondes, l’ordre de grandeur de l’interlocuteur.
Un mensonge de vitrine voyage rarement seul
Reste la question qui fâche : est-ce grave ? Sur le plan juridique, oui. Les allégations fausses portant sur l’identité, les qualités ou les références d’un professionnel relèvent de la pratique commerciale trompeuse, et le code de la consommation vise depuis 2022 la diffusion de faux avis de manière explicite. La DGCCRF, qui contrôle ces pratiques, rappelle que les sanctions encourues montent à deux ans d’emprisonnement et 300 000 euros d’amende. S’y ajoute, pour l’éditeur, l’usage sans autorisation du nom de sociétés à qui l’on fait dire du bien de soi.
Sur le plan pratique, c’est surtout un indicateur. La page d’accueil est le seul endroit d’un produit où l’éditeur contrôle absolument tout : le texte, les images, le message, le temps qu’il y consacre. C’est sa meilleure version de lui-même. Une équipe qui choisit d’y installer cinq clients imaginaires ne le fait pas par accident de parcours, elle fait un arbitrage entre la vitesse et l’honnêteté. Rien ne garantit que le même arbitrage n’ait pas été rendu ailleurs, sur la sécurité des données, sur les performances annoncées, sur ce qui part vers des serveurs tiers. On ne le sait pas. C’est justement le problème.
Un vendeur sérieux qui débute assume de débuter. Il montre trois vrais clients plutôt que cinq faux, ou il ne montre personne et parle de son produit. Cette version-là inspire davantage confiance que la vitrine trop lisse, et elle a l’avantage de résister à dix minutes de vérification. Avant de choisir l’outil, choisissez qui le vend : c’est la partie de la décision qui ne se rattrape pas.
En pratique chez BGT
Cet article s’appuie sur des déploiements IA réels en PME et ETI. Si vous préparez le vôtre, autant en parler avec une équipe dont c’est le métier.
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