Gemini Enterprise Agent Platform : Google met les agents IA dans Gmail
Cloud Next 2026 n’a pas vu sortir un Gemini 3.5. À la place, Google a aligné trois annonces qui font basculer l’IA d’entreprise du choix de modèle au choix de plateforme : Vertex AI rebaptisé Gemini Enterprise Agent Platform, Workspace Studio en disponibilité générale dans Gmail, Docs et Sheets, et le protocole A2A v1.0 en production chez Microsoft, Salesforce et SAP.
Une semaine après notre comparatif des cinq grands LLM pour un usage pro, ce déplacement vaut une lecture précise. Il vise frontalement les boîtes qui hésitent entre Workspace, Microsoft 365 et un mix des deux — et celles qui pensaient avoir tranché.
Vertex range ses outils, Google met les agents en boutique
Le rebranding n’est pas qu’une question de marketing. Vertex AI, la plateforme de développement IA de Google Cloud lancée en 2021, devient la Gemini Enterprise Agent Platform (GEAP). Le nom signe une réorientation complète : on ne construit plus un modèle qu’on déploie ensuite ; on assemble un agent qu’on gouverne, qu’on observe et qu’on connecte à d’autres.


Le périmètre de la plateforme couvre désormais six briques distinctes :
- Agent Studio : interface low-code pour construire un agent en langage naturel, 35 templates pré-construits, déploiement multimodal en plus de 40 langues.
- Agent Development Kit (ADK) : framework graph-based pour orchestrer un réseau de sous-agents, intégrable dans VS Code, Claude Code ou Gemini CLI.
- Agent Registry, Agent Identity, Agent Gateway, Agent Observability : la chaîne de gouvernance qui manquait à Vertex pour franchir le filtre conformité d’une grande maison.
- Model Garden : 200 modèles dont Gemini 3.1 Pro et Flash Image, mais aussi Claude Opus, Sonnet et Haiku d’Anthropic, accessibles depuis la même console.
Ce dernier point est notable. Google ouvre sa plateforme à son concurrent direct sur le raisonnement et le code, parce qu’il a compris que la valeur n’est plus dans le modèle exclusif mais dans la capacité à orchestrer plusieurs modèles selon le cas d’usage. Un free tier en mode Express ouvre l’entrée — assez pour tester, pas pour tenir une charge production.
Workspace Studio fait basculer Gmail dans le no-code agentique
L’annonce la plus opérationnelle ne vient pas du stack Cloud. Elle vient de Workspace. Google Workspace Studio est passé en disponibilité générale le 19 mars 2026, et Cloud Next a annoncé son extension à toute la base business et enterprise de Google.
Le principe : on décrit en langage naturel ce qu’on veut automatiser dans Gmail, Docs, Sheets, Drive, Calendar, Chat, Forms ou Tasks. Workspace Studio assemble un agent — Google parle de flow — qui exécute la tâche à partir d’événements (réception d’un email, dépôt d’un fichier, mention dans Chat). En limited preview, l’outil sait aussi déclencher des agents Asana, Mailchimp et Salesforce.
Trois exemples concrets sortent des early adopters :
- Triage de notices légales : un agent lit chaque email entrant marqué « legal », extrait l’objet, l’urgence et la juridiction, ouvre une tâche dans Tasks et notifie le responsable conformité.
- Contrôle de factures : un agent compare chaque nouvelle facture aux dernières reçues du même fournisseur, repère les écarts de prix ou de quantité, alerte la comptabilité.
- User stories chez Kärcher : quatre agents Gems se passent le relais — un Gem évalue la pertinence d’une idée, un Gem fait le check de faisabilité technique, un Gem décrit le parcours utilisateur, un dernier Gem rédige la user story complète. Temps de drafting réduit de 90 %.
Sur les trente jours précédant Cloud Next, les clients alpha ont fait tourner plus de 20 millions de tâches automatisées par Workspace Studio. Les webhooks et les Apps Script permettent de connecter n’importe quelle API interne, ce qui transforme l’outil en passerelle d’automatisation métier accessible sans recourir à un éditeur tiers comme Zapier ou n8n.
A2A v1.0 met Microsoft, Salesforce et SAP sur les rails Google
La troisième annonce a la portée la plus longue. Le protocole Agent2Agent (A2A), publié initialement par Google début 2025, atteint sa version 1.0 et passe en production. À Cloud Next, Google a annoncé que 150 organisations utilisent A2A en production, dont Microsoft, AWS, Salesforce, SAP et ServiceNow.
A2A définit comment deux agents construits par deux éditeurs différents s’identifient, s’échangent des tâches et se transmettent des résultats. Les nouveautés de la v1.0 :
- Signed Agent Cards : chaque agent publie une carte d’identité signée cryptographiquement par le domaine émetteur. Un agent Salesforce sait que l’agent SAP qui lui parle est bien un agent SAP.
- Multi-tenancy : un même endpoint sert plusieurs agents, ce qui permet à un éditeur SaaS d’exposer un agent par client.
- Bindings JSON-RPC et gRPC : le même agent logique peut être appelé via les deux protocoles selon l’écosystème de l’appelant.
A2A est gouverné par la Linux Foundation, pas par Google seul. Et le protocole se positionne comme complémentaire au Model Context Protocol (MCP) d’Anthropic : MCP traite la connexion d’un agent à un outil ou une donnée, A2A traite la communication entre agents à travers les frontières organisationnelles. C’est la première fois qu’un standard agentique cross-vendor passe en production avec les éditeurs qui structurent un SI moderne.
Rester sur Workspace ou basculer Microsoft devient une question d’inertie
Notre comparatif LLM concluait que le choix du moteur s’efface devant le choix de l’écosystème. Cloud Next vient le confirmer côté Google. Trois éléments rendent désormais le maintien sur Workspace plus attractif que la bascule Microsoft :
- Workspace Studio est inclus dans les plans business et enterprise existants, sans surcoût par siège, là où Microsoft facture désormais 30 dollars par tête pour Copilot en plus de la licence M365.
- Cross-Cloud Lakehouse permet de garder la donnée sur AWS ou Azure tout en l’interrogeant depuis GEAP, ce qui supprime un argument classique contre Google Cloud — le coût et le risque d’une migration de data.
- 750 millions de dollars ont été engagés pour les partenaires intégrateurs. Deloitte annonce 1 000 agents pré-construits, Merck devient client de référence sur la transformation agentique. Trouver un intégrateur Google certifié relève désormais d’un appel d’offres ordinaire, ce qui n’était pas le cas il y a six mois.
L’arbitrage se déplace : moins une question de modèle ou de fonctionnalité, plus une question d’inertie. Combien de boîtes Gmail à migrer vers Outlook si on bascule Microsoft ? Quel coût d’opportunité à attendre que Mistral mature son écosystème souverain ? Combien de temps avant qu’un agent Workspace Studio rende rentable la licence enterprise déjà payée ? Ces questions remplacent le comparatif de benchmarks.
Là où Gemini Enterprise reste fragile
L’annonce est forte mais pas définitive. Trois angles morts subsistent.
D’abord, Microsoft garde l’avantage sur le parc installé Office et Teams. Une boîte sous M365 depuis dix ans ne basculera pas Workspace pour quelques agents no-code, même bons. Workspace Studio renforce surtout les déjà-clients Google.
Ensuite, Anthropic reste leader sur le code et la sécurité. Notre analyse de Claude Code en entreprise montrait que la valeur sur les sujets techniques se joue sur la qualité du modèle plus que sur l’orchestration — et Claude Opus 4.7 reste devant Gemini 3.1 Pro sur les benchmarks de raisonnement code. Ouvrir Model Garden à Anthropic est lucide : Google sait qu’il ne gagnera pas tous les cas d’usage.
Enfin, l’écart entre les 20 millions de tâches alpha et le déploiement à grande échelle reste à mesurer. Les early adopters sont par définition des boîtes qui ont accepté de prendre du temps pour configurer leurs agents. Le passage à plus de volume demandera de la formation, de la gouvernance et un dispositif de validation que Workspace Studio ne livre qu’à moitié aujourd’hui. La courbe d’apprentissage observée chez Adobe avec son CX Enterprise Coworker suggère que ces déploiements prennent six à douze mois pour atteindre leur productivité cible.
Une semaine après la publication du comparatif LLM, le verdict s’inverse partiellement. Le bon modèle reste un sujet, mais la bonne plateforme d’agents devient le sujet décisif. Google vient d’aligner Workspace, Cloud et un protocole multi-vendors sur la même promesse opérationnelle. Microsoft devra répondre vite, ou ses clients commenceront à comparer les 30 dollars mensuels de Copilot à un Workspace qui livre désormais des agents sans facture additionnelle.









